Un poème de Jean-Claude Demay publié dans les Cahiers de la Rue Ventura

Le n° 25 des Cahiers de la Rue Ventura (été 2014) publie un poème de Jean-Claude Demay. Pour obtenir cette revue, voir le blog de son directeur, Claude Cailleau.

Second enterrement de Jean-Claude Demay

   Les mois passent,
Ses papiers se froissent
   Entassés
Au fond d'un grenier.
   L'âge efface
Ses dernières traces ;
   Tous se lassent ;
Son œuvre trépasse...
   Mais hélas,
Il avait sa place
   Au Parnasse !
Je demande grâce :
   Accueillez
Jean-Claude Demay.


Guillaume de Lacoste Lareymondie

Correspondance de Jean-Claude Demay

Échange de janvier 2012 avec des amis, alors que Jean-Claude Demay vient d'apprendre qu'il est atteint d'un cancer avancé.


Notre ami, mon ami,

Par le silence de ton téléphone hier soir, nous avons cru devoir comprendre la triste vérité qui est désormais tienne : tragique nouvelle qui signifierait que l’échéance de la vie pourrait être désormais plus proche, beaucoup plus proche que pour ceux de tes amis qui restent à l’extérieur de ce cercle de vie qui est le tien, si injustement rétréci peut-être.

Pour toi, face à la chute du verdict tombé, brutal : la légitime colère, le dégout, la peur associés devant l’inconnu trop proche.

Je n’aurai pas l’outrecuidance d’écrire : « je te comprends », je « partage » ce moment de désespoir… Non ! personne ne peut comprendre le non-sens de cette fatalité qui s’abat jusqu’à nous contester le droit de vie… personne ne peut prétendre partager ta douleur et cette peine, celles-ci t’appartiennent et tu es seul dans ton cercle pour un voyage qui n’est, ne sera jamais qu’à toi-même, vers toi-même peut être ?

… Ce que tes amis peuvent dire : c’est qu’au-delà du dégout, il est préférable d’accepter, accepter vite ce rétrécissement du possible, afin de ne rien gâcher de ce qui reste, qui est rare si rare et dont il faut alors profiter en y retournant dans l’urgence avant qu’elle « passe » la vie !

Retourner à celle-ci , retourner à ton cercle pour lui rendre toute l’intensité de vie joyeuse, fertile, dansante qui a été celle du poète à laquelle tu dois encore croire avant que le trop faible diamètre du cercle ne t’étouffe, ne nous étouffe tous, puisque, pour chacun d’entre nous, notre destin est commun : après la vie plus de vie.

Sa rareté probable nouvelle fait désormais pour toi, à toi, son étincelante richesse, vis-la comme je sais que tu l’as toujours vécue, avec toute l’intensité, l’intériorité, les fêlures et les passions du poète… la lumière, les couleurs, la finesse des émotions et la générosité aux hommes qui sont les tiennes… et que je te reconnais !

Retourne à la vie dans toute son intelligence et accepte-en les mystères, après il sera bien tard, trop tard, et alors il ne te resterait que le pire : les haïssables regrets.

S’il te plait, Jean Claude, décroche de nouveau ton téléphone.

Amitiés

Gabriel et Christine


Mon ami, mes amis,

Tout à fait génial ce mail !!! Il m'a ému aux larmes (de joie), tant il dit en de très belles phrases dont on ne peut changer un seul mot l'essentiel de l'existence, tant il définit merveilleusement le charme de la vie même au moment où elle devient si fragile, tant il émane d'admirables amis à la profonde intelligence et à l'extrême sensibilité qui trouvent les mots justes d'une fulgurante simplicité et d'une authentique empathie. De toute ma vie, c'est la plus belle lettre d'amitié que j'ai jamais reçue, elle me bouleverse et m'aide considérablement dans sa vérité à oublier totalement ma maladie. Très rares sont les êtres capables d'écrire de si sublimes et réconfortantes lignes. Je lis et je relis, je relirai souvent ce texte qui désormais m'accompagnera en quelque lieu que j'aille et quelle que soit ma trajectoire future. Pour tout dire, ce fragment de très haute poésie m'a fait découvrir l'univers.

Après tout, il me reste votre écriture que j'emporte dans mon coeur.

Toute mon amitié.

Jean-Claude

Faire vivre le souvenir de Jean Claude

J’étais le « camarade de classe » de Jean-Claude il y a vingt ans, quand il avait encore le malheur d’enseigner le français à des gamins un peu étonnés de leur professeur si peu conventionnel et déjà si attachant.

Il souffrait surtout de la promiscuité avec une incroyable armée de femelles féroces qui, toutes ensembles, comme un seul homme dirais-je, haïssaient en lui son apparente faiblesse, et bien plutôt ce qu’elles soupçonnaient qu’il s’y trouvait : une sensibilité, une tendresse aux choses, de la fragilité et enfin, le plus intolérable de tout, une âme pure, celle du poète, trop libre pour ne pas être crucifié.

En fait, sa littérature, qu’il faisait discrète à l’époque, ne m’intéressait pas beaucoup. Je crois je n’y comprenais goutte. Par contre, le personnage m’amusait beaucoup, me faisait vraiment beaucoup rire, en particulier lors de mes visites dans ces châteaux de la MGEN, maisons d’enfermement pour alcooliques qu’il fréquentait assez régulièrement et où je le visitais avec beaucoup de plaisir. Nous trouvions à ces maisons et leur décor décati de maison de petits maîtres du siècle dernier, un air irrésistiblement romantique. Au moins, lors de ses cures, était-il à l’abri des harpies du collège et de quelques autres dangers du monde extérieur.

Je crois que j’étais réciproquement un de ceux qui l’ont fait le plus rire dans sa vie… et à la fin de celle-ci, quand je l’ai retrouvé à Paris après vingt ans d’absence (je vivais à l’étranger) pendant ces semaines où, en tombant par terre, s’est révélée la maladie qui lui a été fatale…

J’étais alors de nouveau très présent à ses côtés jusqu’à ce que, quelques semaines avant la fin, je réembarque - je suis marin, voyez-vous -, et que nous nous quittions sans plus jamais nous revoir… et pourtant un billet de train l’attendait pour un transport vers l’île de Torchello que nous lui avions fait aimer.

Je crois que, dans ces derniers mois, je l’amusais de nouveau assez bien pour que nous ayons plaisir, souvent avec mon épouse, à être presque tous les jours ensemble, en particulier lors de ses séjours à l’hôpital, moi lui payant des colonnes de Saint-Émilion comme autant de montgolfières de bonheur, qu’il fallait cacher à la cupidité des médecins à l’heure de la visite ; lui, « crachant sa vie avec des mines à mourir de rire », en nous rappelant de bons souvenirs, des souvenirs d’amitié.

C’est à ce moment qu’il a commencé avec la fébrilité et la passion qu’on lui connaît à nous couvrir de poèmes, plus ou moins inspirés, et surtout des pages de son dernier roman. Il les écrivait la nuit ; on les avait le lendemain sur l’ordinateur à bord de Galileo, notre bateau qui est resté tout l’hiver mouillé à l’ancre dans la lagune vénitienne… Le connaissez-vous ? il s’intitule : Les fabuleusement extraordinaires péripéties et périlleux périples de Pauline à travers l’Alaska.

G.D., mars 2013

Souvenirs personnels en hommage à Jean-Claude Demay

Je suis psychologue-psychanalyste à l’hôpital Saint-Joseph où Jean-Claude a été suivi. Je l’ai rencontré en juin 2008 à l’hôpital, en tant que compagnon d’Annick Guillaume. Elle-même, rencontrée et suivie pour la même maladie que lui plus tard.

Je l’ai reçu ponctuellement durant la maladie et la fin de vie d’Annick, puis quelques fois après son décès. Puis, bien malheureusement, il a repris contact avec moi lorsqu’il est tombé malade deux ans et demi après la mort d’Annick. Je l’ai reçu alors pratiquement toutes les semaines entre décembre 2011 et juin 2012.

C’est un homme qui m’a profondément marquée. Les différentes facettes de sa personne m’ont souvent interpellée. L’extrême délicatesse et la profondeur de ses « états internes », peut-être si difficiles à discerner au premier regard, mais qui apparaissaient éclatants lorsqu’on prenait la peine de l’écouter. Je ne saurai pas plus trouver les mots pour exprimer ce que je ressens le concernant. Je dirai juste que je suis heureuse d’avoir eu la chance de le rencontrer et qu’il ait pu m’accorder sa confiance.

C.L., mars 2013

Tombeau de Jean-Claude Demay

Le meilleur de nous tous est mort. Demay Jean-Claude,
Poète et saint, est décédé ce onze juin.
Muses qui l'inspiriez, ange qui le veillait,
Sainte Marie qui l'aime, accueillez-le chez vous.

Le plus grand de ce temps, il le fut, inconnu,
Par l'art et la beauté, par la bonté du cœur.
Maître des mots, jongleur de vers, génie inouï,
Sa voix roulait tonnerre et pleurait de lumière.

Le plus doux d'entre nous nous a abandonnés !
Son âme était pure jusqu'à la transparence,
Inaccessible à la souillure et à la haine,
Si limpide, et sa fidélité infinie.

Pleurez comme je pleure, ô mes amis pleurez.
J'ai perdu mon ami sans dire un au-revoir.
Au manque j'ai compté le poids de son amour.
Il est parti - nous voici seuls - adieu l'ami.

Guillaume de Lacoste Lareymondie

Interview de Jean-Claude Demay

Dans les "Conversations essentielles" :
http://vimeo.com/31135685